Acheter une action à son plus haut : vraiment une mauvaise idée ? J'ai regardé 26 ans de données
Sur 2 114 actions de la zone euro depuis 2000, radiées comprises, celles qui touchaient leur plus haut annuel ont ensuite fait un peu mieux que le marché, et chuté lourdement moins souvent. Les chiffres, leurs limites, et ce qu'en dit la recherche.
Par Baptiste_Lambin · 09/10/2026 · 9 min de lecture
« Elle est à son plus haut, j'attends qu'elle redescende. » C'est sans doute la phrase qu'on entend le plus souvent sur les forums de bourse. Elle a l'air prudente, presque évidente : ce qui est monté doit bien redescendre un jour.
Je voulais savoir si cette intuition résiste aux chiffres. J'ai donc repris les cours quotidiens de toutes les actions de la zone euro depuis 2000, y compris celles qui ont disparu de la cote, et j'ai regardé ce qui se passait après un plus haut.
Réponse courte : non, en moyenne, acheter au plus haut n'a pas été une mauvaise idée. C'est même l'inverse de ce que dit l'intuition, sur la performance comme sur le risque. Mais la moyenne cache des nuances importantes, et je les donne toutes plus bas.
Comment j'ai mesuré
- 2 114 actions ordinaires cotées à Paris, Francfort, Amsterdam, Bruxelles, Madrid, Lisbonne, Vienne et Helsinki, dont 626 radiées depuis. Sans les radiées, on n'étudierait que les survivants, et le résultat serait flatteur par construction.
- De janvier 2000 à mai 2026 : la bulle internet, 2008, la crise de l'euro, le Covid et 2022 sont dedans.
- Seules les actions liquides comptent : cours d'au moins 1 €, au moins 100 000 € échangés par jour, au moins un an d'historique.
- Un « plus haut » est une clôture au-dessus de toutes celles de l'année écoulée. Je regarde aussi les plus hauts historiques et, pour comparer, les plus bas de l'année.
- On achète à la clôture du lendemain, pas le jour même : on ne suppose pas qu'on voyait la clôture en direct. Performance dividendes réinvestis.
- Surtout, chaque cas est comparé au marché du même jour : la moyenne de toutes les actions éligibles sur la même période. Une action qui prend 20 % pendant que tout le monde prend 25 % n'a rien fait de remarquable.
Ce qui s'est passé ensuite
Un an après l'achat, en moyenne :
| Achat… | Performance à 1 an | Écart avec le marché | A battu le marché |
|---|---|---|---|
| un jour quelconque | +9,6 % | — | 45,6 % |
| après un plus haut sur un an | +13,5 % | +4,3 pts | 50,8 % |
| après un plus haut historique | +15,2 % | +5,7 pts | 53,0 % |
| après un plus bas sur un an | +5,3 % | −4,5 pts | 41,0 % |
La dernière colonne se lit ainsi : un jour quelconque, moins d’une action sur deux bat le marché sur l'année suivante, parce que quelques très fortes hausses tirent la moyenne vers le haut. Après un plus haut historique, c'est plus d'une sur deux. Après un plus bas, quatre sur dix.
Et ce n'est pas l'effet d'une ou deux années exceptionnelles. L'écart après un plus haut est positif 25 années sur 26, même si deux d'entre elles (2003 et 2005) sont tout juste au-dessus de zéro. La seule année négative est 2020, à −0,3 point. Après un plus bas, l'écart est négatif 23 années sur 26.
Le plus surprenant : le risque
La vraie peur, quand on achète au plus haut, ce n'est pas de gagner un peu moins. C'est d'acheter juste avant la chute. J'ai donc mesuré la pire baisse subie depuis le prix d'achat dans l'année qui suit.
| Achat… | Baisse typique au pire moment | Perdre au moins 20 % | Perdre au moins 50 % |
|---|---|---|---|
| un jour quelconque | −14,7 % | 40 % | 10 % |
| après un plus haut sur un an | −11,4 % | 31 % | 4 % |
| après un plus haut historique | −10,3 % | 28 % | 3 % |
| après un plus bas sur un an | −22,3 % | 54 % | 17 % |
Une action à son plus bas a été divisée par deux plus de quatre fois plus souvent qu'une action à son plus haut.
C'est le résultat qui m'a le plus surpris. Acheter au plus haut n'a pas exposé à davantage de chutes, au contraire. Le « j'attends qu'elle baisse » protège moins qu'on ne le croit. Une action qui baisse est souvent une action qui continue de baisser.
Plus on est proche du plus haut, mieux c'est
Si l'effet était un hasard, il n'aurait pas de forme. Or il en a une, presque parfaitement ordonnée. Écart moyen avec le marché sur un an, selon la distance au plus haut annuel :
| Cours rapporté au plus haut annuel | Écart moyen | Écart de l'action médiane |
|---|---|---|
| au plus haut | +4,4 pts | +0,6 pt |
| 95 à 100 % | +3,3 pts | +0,5 pt |
| 85 à 95 % | +1,3 pt | −1,4 pt |
| 70 à 85 % | −3,2 pts | −6,1 pts |
| 50 à 70 % | −5,4 pts | −9,1 pts |
| moins de 50 % | −0,5 pt | −9,7 pts |
La dernière ligne remonte en moyenne à cause de quelques rebonds spectaculaires, mais l'action typique y fait la pire performance de toutes.
Deux précisions qui comptent
L'effet est plus fort sur les petites valeurs. Écart moyen avec le marché sur un an, par tiers de taille (mesurée par les montants échangés) :
| Petites | Moyennes | Grandes | |
|---|---|---|---|
| après un plus haut | +5,3 pts | +2,7 pts | +1,2 pt |
| après un plus bas | −5,3 pts | −5,3 pts | −2,8 pts |
Les grandes capitalisations, très suivies, laissent moins de place à ce décalage.
Rien ne se passe à court terme. À une semaine ou à un mois, l'écart est quasi nul : ni rebond immédiat, ni chute immédiate. L'effet se construit sur plusieurs mois. Ce n'est donc pas un signal pour trader, c'est une observation sur l'année qui suit.
Ce que dit la littérature
Ce résultat n'est pas une découverte. C'est ce qui le rend intéressant : je le retrouve, avec des données différentes, vingt ans après qu'il a été décrit.
Le plus haut sur un an, un repère qui pèse
En 2004, Thomas George et Chuan-Yang Hwang publient dans le Journal of Finance une étude intitulée « The 52-Week High and Momentum Investing ». Sur les actions américaines, ils montrent que la proximité du plus haut annuel prédit mieux les performances futures que la performance passée elle-même. Ils ajoutent un détail important : contrairement à d'autres effets de tendance, ce gain ne se reprend pas ensuite. Les actions proches de leur plus haut ne paient pas leur avance par une rechute les années suivantes.
Pourquoi : l'ancrage
L'explication la plus courante vient de la psychologie. Dès 1974, Amos Tversky et Daniel Kahneman décrivent l'ancrage : notre jugement reste accroché à un chiffre de référence, même quand ce chiffre n'a rien à voir avec la question. En bourse, le plus haut de l'année est ce chiffre. Quand une bonne nouvelle pousse le cours vers lui, beaucoup d'investisseurs hésitent : « c'est déjà cher ». Ils vendent trop tôt ou n'achètent pas. Le cours monte, mais moins vite que la nouvelle ne le justifierait, et il rattrape son retard dans les mois qui suivent.
C'est cohérent avec ce que je mesure : rien à une semaine, un écart qui se construit sur un an.
Un réflexe qu'on voit dans les volumes
En 2009, Steven Huddart, Mark Lang et Michelle Yetman (Management Science) observent que les volumes échangés bondissent quand un cours franchit son plus haut ou son plus bas annuel, et que les performances qui suivent un franchissement du plus haut sont positives. Le phénomène est plus marqué sur les petites sociétés et sur celles où les particuliers sont nombreux. C'est exactement là que mon étude trouve l'effet le plus fort.
Le même biais que celui qui fait garder les perdantes
L'économie comportementale décrit depuis 1985 (Hersh Shefrin et Meir Statman) l'effet de disposition : on vend volontiers une action qui a monté, pour « sécuriser », et on garde celle qui a baissé, en attendant qu'elle « revienne ». C'est le miroir de la peur d'acheter au plus haut. Mark Grinblatt et Bing Han ont montré en 2005 que ce comportement, agrégé sur des milliers d'investisseurs, suffit à créer une tendance dans les prix.
Ce que mon étude ajoute
Deux choses, modestement :
- La zone euro, radiées comprises, et pas seulement les actions américaines.
- Les années d'après la publication. Beaucoup d'anomalies boursières s'affaiblissent une fois connues : les investisseurs les exploitent jusqu'à les faire disparaître. Ici, l'écart reste positif chaque année de 2005 à 2025, sauf 2020.
Les limites, à dire clairement
- Une moyenne n'est pas une promesse. Même après un plus haut, près d'une action sur trois a perdu 20 % dans l'année.
- L'avantage typique est faible. L'action médiane ne bat le marché que d'un demi-point après un plus haut. L'avance moyenne vient surtout de moins de catastrophes et de quelques très fortes hausses, pas d'un gain régulier sur chaque titre.
- Il reste un biais, et il joue contre ma conclusion. Environ un quart des sociétés radiées n'ont pas pu être identifiées et ont été écartées, et pour celles qui restent, je garde leur dernier cours connu faute de prix de sortie. Les faillites étant plutôt du côté des plus bas, ces deux choix avantagent les plus bas. Le vrai écart est probablement un peu plus large.
- Frais et fiscalité ignorés, sans effet sur la comparaison puisqu'ils sont les mêmes des deux côtés.
- Zone euro seulement : pas de Milan (absent de mes données), pas de pays nordiques (pour ne pas mélanger les devises).
- Le passé ne dit pas l'avenir. C'est une observation sur 26 ans, pas une recommandation d'achat, ni sur une action ni sur une méthode.
Ce que j'en retiens
Le plus haut d'une action n'est pas un signal de danger en soi. Ce qui a coûté cher, sur ces 26 ans, c'est plutôt le réflexe inverse : acheter ce qui baisse parce que ça « paraît moins cher ».
Je ne dis pas qu'il faut acheter ce qui monte. Je dis qu'une intuition aussi répandue mérite d'être mesurée avant d'être suivie. C'est la logique avec laquelle je construis Lambin : une performance se calcule, elle ne se raconte pas.
Méthode complète et chiffres détaillés disponibles sur demande. Données de cours : EODHD. Cet article décrit une étude statistique et ne constitue pas un conseil en investissement.
Sources
- George, T. et Hwang, C.-Y. (2004), « The 52-Week High and Momentum Investing », Journal of Finance, 59(5).
- Tversky, A. et Kahneman, D. (1974), « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », Science, 185.
- Huddart, S., Lang, M. et Yetman, M. (2009), « Volume and Price Patterns Around a Stock's 52-Week Highs and Lows: Theory and Evidence », Management Science, 55(1).
- Shefrin, H. et Statman, M. (1985), « The Disposition to Sell Winners Too Early and Ride Losers Too Long », Journal of Finance, 40(3).
- Grinblatt, M. et Han, B. (2005), « Prospect Theory, Mental Accounting, and Momentum », Journal of Financial Economics, 78(2).
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